Gilles Caron : Irlande 1969
à la Galerie Thierry Marlat du 25 juin au 31 juillet 2009

exposition prolongée jusqu'au 10 août et jusqu'à la fin du mois sur rendez-vous

La Galerie Thierry Marlat et la Fondation Gilles Caron présentent

GILLES CARON IRLANDE 1969
Une exposition de tirages de collection et de tirages d'époque.

© Gilles Caron
Une foule devant un immeuble en feu dans le quartier de Bogside,
Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron


du 25 juin au 31 juillet 2009

GALERIE THIERRY MARLAT
2, rue de Jarente - 75004 Paris, France
Tél. + 33 1 (0) 44 61 79 79 / Fax. + 33 1 (0) 44 61 79 89
www.galerie-marlat.com

 

GILLES CARON IRLANDE 1969

Quarante ans après

Les photographies de Gilles Caron font partie de la mémoire collective, particulièrement celles republiées l'année dernière lors du 40e anniversaire de Mai 68.

En redécouvrant quarante ans après ses photographies réalisées en 1969, on voit à quel point le regard de Gilles Caron est unique, qu'il transcende le temps. Sa place au sein du Panthéon des photojournalistes est incontestable. Il y a également sa place en tant qu'artiste.

Un de ses plus beau reportages, dont des extraits sont parus dans deux numéros successifs de Paris Match, dans L'Express, et dans la presse mondiale à l'époque de sa réalisation, est celui qui couvre la marche des Orangistes le 12 août 1969, et les émeutes à Londonderry, en Irlande du Nord qui ont suivi.

Si notre époque est plus passive d'un point de vue politique, il fut un temps, pas si lointain, où l'on se battait en Europe pour le droit de voter. Ce témoignage unique, époustouflant d'énergie et d'humanité, garde aujourd'hui toute sa fraicheur et sa pertinence.

Le travail de galeriste ne consiste pas à accrocher des tirages d'images publiées dans les journaux. Ni à se fier au regard d'un éditeur d'agence de l'époque(1). Nous avons pris plaisir à revoir chaque vue de chacune des soixante-trois planches contact du reportage pour aller chercher les images en fin de bobine, qui dans leur forme montrent la maîtrise artistique qu’avait Caron du médium photographique, et qui recèlent toute l’humanité de son regard.

© Gilles Caron
Une famille observe la marche des Orangistes, Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

On a souvent tendance à réduire la photographie à son aspect mécanique, à l'acte d'appuyer sur le déclencheur pour saisir un instant fugitif. Hors, comme dans la peinture, le geste a une importance majeure. Celui-ci pourrait se traduire par le placement du photographe en relation avec son sujet, son rapport à la lumière, au cadrage, au réglage du diaphragme, autant d'éléments-outils qui définissent et délimitent le regard du photographe.

© Gilles Caron
Extrait d'une planche contact du reportage sur l'Irlande.
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Trois images en succession sur une des planches contacts nous montrent à quel point Caron maîtrise l'action, comme un caméraman. La foule court, les policiers se lancent à leur poursuite, les blindés déboulent dans la rue derrière eux. Trois plans parfaits.

© Gilles Caron
Les rues de Londonderry, le soir du 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Comme tout art, la force d'une œuvre photographique réside à la fois dans sa construction formelle et sa capacité à émouvoir. Pour Caron, la construction, le cadrage, ou ce que Steve Schapiro appelle le "design"(2), devient seconde nature. Il peut se préoccuper d'avantage du centre du cadre, de l'instant émotionnel. Il peut se projeter dans l'image.


© Gilles Caron
Un garçon tient un cocktail Molotov, Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Nous avons cherché ce disparu à travers son regard sur les autres, à travers sa composition et l'émotion qu'il réussit à saisir. On le voit dans ses images, à travers les visages qu'il photographie : son amusement face au regard hagard d'un orangiste, son étonnement devant le sourire paradoxal de l'enfant qui tient un cocktail Molotov, sa douceur à travers l'œil complice de la femme qui se couvre le visage pour se protéger des gaz lacrymogènes. Le photographe est complètement immergé au sein de l'évènement : tantôt du côté de la police, puis, plan suivant, au milieu des révoltés, pour nous donner au final un panorama d'ensemble juste.


© Gilles Caron
Une jeune femme se couvre le visage contre les gaz lacrymogènes,
Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Au milieu de la planche N°16435, une femme blonde traverse une rue jonchée de pierres et de pavés. Elle se tient trois-quarts de dos, le bras le long du corps, la jambe pliée. Elle semble figée dans son geste. Deux vues plus loin, elle est face à l'objectif, regard détourné, au milieu de cette rue dévastée. Le photographe l'a suivit et on sent qu'il l'a installée au sein de ce paysage apocalyptique. Cette mise en scène révèle la dialectique entre Gilles Caron et son sujet : il choisit de replacer la passante au centre de l'image, dans la convergence des diagonales créées par la perspective et les personnages au second plan. Cette image iconique qui dépasse l'anecdote, l'évènement même, nous transmet un message universel. Le photographe crée un instant où, comme nous l'a décrit Marianne Caron : "tout peut basculer, à un moment de jonction du possible et de l'horreur."


© GIlles Caron
Après les émeutes de Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Que se soit dans les photographies d'action et de foules, publiées dans les magazines et journaux de l'époque ou les vues isolées en fin de bobine, quand le rythme de la frénésie retombe et que le photographe est face à des individus dont la vie a basculé, on ressent la même force physique et toute l'humanité du regard de Gilles Caron.


© Gilles Caron
Devant un barrage de l'armée anglaise, Irlande du Nord, le 13 août 1969.
Tirage argentique (30 x 40 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

 

Tirages couleurs

Nous sommes heureux de pouvoir présenter des tirages inédits en couleur issus des quelques diapositives restantes sur le reportage en Irlande. Si Gilles Caron reste plus connu pour son travail en noir et blanc, il avait pris l'habitude de doubler ses reportages en couleur. On voit la maîtrise de la lumière et sa formation de studio dans les scènes de nuits, où les personnages se découpent en silhouettes contre les flammes et la fumée blanche. Son sens de la couleur apparaît, tel un peintre, comme dans ce portrait vertical d'un soldat anglais dont le regard est tourné vers les cieux.

© Glles Caron
Un soldat britannique envoyé en renfort lors des émeutes
à Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969
Tirage argentique. (40 x 30 cm)
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Le contour de son visage inquiet est soutenu par de longues flammes orange et jaune, qui remplissent le haut du cadre. Il semble piégé dans l'enfer du brasier. Son camarade lui tourne le dos. Ses mains serrent son fusil et son regard innocent cherche une issue providentielle là même où se trouve le danger. On ressent là toute l'oppression d'une situation que sa jeunesse à du mal à appréhender. Gilles Caron retourne la situation du conflit : ce ne sont plus les émeutiers qui se trouvent en difficulté, mais tout l'Empire Britannique, symbolisé par ce soldat, dont la lutte pour rétablir sa légitimité en Irlande du Nord devient un conflit moral.


Tirages d'époque

Dans un souci de recontextualisation historique et artistique, il nous a semblé impératif d'intégrer certains tirages de presse d'époque. Non pas dans le but de les vendre, mais en tant que documents pour compléter ce reportage sur l'Irlande. En montrant les éléments avec lesquels les magazines et journaux travaillaient en 1969, où l'on constate encore les stigmates des rédactions : coups de crayons ou recadrage(3), nous souhaitons apporter un éclairage supplémentaire sur le travail de Gilles Caron. Nous devinons comment ces évènements ont été vécus, enregistrés, édités par la presse, et communiqués au reste du monde le 15 août 1969. Certaines images du reportage, qui sont violentes et peut être trop crues pour des collectionneurs de tirages modernes, ne pouvaient pas être écartées du choix dans cette présentation sur l'Irlande.

© Gilles Caron © Gilles Caron

Une victime lors des émeutes à Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969.
Tirages de presse d'époque. (Pas à vendre).
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

 

Les tirages modernes ont été réalisés par Jean-Christophe Domenech aux laboratoires Central Color, à Paris. Ils sont édités à 12 exemplaires et 3 épreuves héritiers.
Cette exposition a été réalisée avec la collaboration de la Fondation Gilles Caron.

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(1) Les photographies de Gilles Caron sont rediffusées par l'agence Gamma en 1969. Comme il est d'usage, l'agence favorise les images "choc" dans leur sélection destinée à la presse.
(2) Propos recueillis lors d'un entretien entre Didier de Fays (www.photographie.com) et Steve Schapiro à la Galerie Thierry Marlat, en juillet 2008.
(3) Certaines parutions de L'Express ou Paris Match sont exposées aux côtés des tirages de presse d'époque.

 

BIOGRAPHIE

Gilles Caron
Gilles Caron, Irlande, août 1969.

Gilles Caron est né à Neuilly le 8 juillet 1939. Après des études au lycée Jeanson-de-Sailly, il est versé dans un régiment de parachutistes pendant les vingt-huit mois de son service militaire en Algérie. Ceci le marquera profondément. A son retour, il s'intéresse à la peinture, et c'est par l'intermédiaire du fils du peintre Derain qu'il prend ses premières photographies en 1964. Il suit d'abord un stage dans la photographie de publicité et de mode au studio de Patrice Molinard puis est engagé le 1er avril 1965 à l'agence parisienne Apis où il se familiarise avec la vie quotidienne du photographe d'actualité et de faits divers. Après un passage de six mois chez Photographic Services agence spécialisée dans le "charme", il rejoint au tout début 1967 son ami Raymond Depardon au moment de la création de l'agence Gamma. C'est là qu'il va couvrir les grands sujets qui ont marqué sa carrière de photojournaliste : la guerre des Six Jours (juin 1967), le Viêt-Nam fin 1967, le Biafra sur trois voyages en 1968 entrecoupés par les événements de mai à Paris. Il suit également le Général de Gaulle au cours de ses voyages officiels en Roumaine et en Turquie. En 1969 il est en Irlande du Nord à l'arrivée des premiers renforts britanniques puis à Prague un an après l'invasion soviétique et à nouveau en Israël. En février 1970, avec Raymond Depardon, Michel Honorin et Robert Pledge, il fait partie d'une expédition chez les Toubous insurgés du Tibesti au Tchad où ils resteront prisonniers des forces gouvernementales durant un mois.

A peine rentré, il se rend au Cambodge au lendemain du coup d'Etat du général Lon Nol contre le Prince Sihanouk. Il disparaît le 5 avril 1970 dans une zone contrôlée par les Khmers rouges, sur la route numéro 1 menant au Viêt-Nam. Il a trente ans.

 

BIBLIOGRAPHIE & EXPOSITIONS (liste sélective) :

1. Gilles Caron, Photo Poche N°73. Actes Sud (2006)
2. Caron, pour la liberté de la presse. Reporters Sans Frontières (20 avril 2006)
3. Connaissance des Arts - Spécial Photo N°20 (Juin 2009)

1970 - Trois ans d'actualité photographiés par cinq grands reporters de l'agence Gamma : Henri Bureau, Gilles Caron, Raymond Depardon, Christian Simonpiétri, Hughes Vassal. Galerie Nikon, Paris.
1978 - Gilles Caron reportages. Réalisée par Jean-Claude Lemagny. Petite Galerie de la Bibliothèque Nationale, Paris.
1990 - Hommage à Gilles Caron. Rétrospective organisée par Charles-Henri Favrod. Musée de l'Elysée, Lausanne, Suisse.
1994 - Gilles Caron 1969. Exposition présentée par Robert Pledge aux 25èmes Rencontres Internationales de la Photographies, Arles.
1998 - Plutôt la vie. Exposition conçue par Robert Pledge. Manufacture des Œillets, Ivry-sur-Seine.
2006 - Chant / Contrechant : Gilles Caron / Don McCullin 1967-1970. Exposition présentée par Raymond Depardon aux Rencontres Internationales de la Photographie, Arles.
2006 - Gilles Caron Portraits. Exposition organisée par Marc Blondeau et Simon Studer. Genève, Suisse.
2008 - Mai 68 au jour le jour : Bruno Barbey, Gilles Caron, Jean Dieuzaide. Base sous-marine de Bordeaux.
2008 - Gilles Caron Mai 68. Promenades photographiques de Vendôme.
2008 - Gilles Caron 1968. Exposition organisée par Simon Studer, Genève, Suisse.
2009 - Gilles Caron Irlande 1969, du 25 juin au 31 juillet à la Galerie Thierry Marlat.

 

IRLANDE 1969 - CONTEXTE HISTORIQUE

Objet d’une lutte d’émancipation contre l’Angleterre longue de huit cents ans, d’une multitude de soulèvements écrasés dans le sang, d’une guerre d’indépendance et d’une guerre civile fratricide, l’Irlande est sans doute le pays dont l’histoire est la plus lourde et la plus complexe d’Europe. En 1969, l’Irlande du Nord est un territoire britannique habité par une population aux idéaux contraires - des Protestants unionistes défendant leur allégeance à la couronne britannique, et des Catholiques nationalistes souhaitant, depuis la partition de l’île, l’union avec la République d’Irlande. En 1968, la communauté catholique lutte pacifiquement pour la fin des discriminations - droit de vote, droit au logement, droit au travail - comme l’avaient fait quelques années plus tôt les Noirs Américains. Inspirée par Martin Luther King, Bernadette Devlin, élue députée en 1969 à l’âge de 22 ans, est leur porte-parole. Caron en fera une icône.
En 1969 l’IRA n’a pas encore repris les armes et c’est l’armée britannique qui viendra en renfort, lors des émeutes d’août, pour protéger les Catholiques contre les forces de police majoritairement protestantes (la Royal Ulster Constabulary), et contre les B Specials, milice nord-irlandaise vouée à protéger la communauté protestante. Ce déploiement de l’armée marqua un tournant fondamental dans l’histoire de l’Irlande du Nord - le véritable début des « Troubles » - euphémisme communément employé pour décrire la période de violence politique qui fit 3500 morts de 1968 a 1998. Derry (« Londonderry » pour les unionistes) est la ville qui fut le lieu des plus grandes batailles de l’histoire irlandaise, à commencer par le « Siège de Derry » en 1689.

Les Protestants célèbrent depuis, chaque année, le 12 août, la victoire du Protestant Guillaume d’Orange sur le Catholique Jacques II, en paradant dans les rues en musique et uniformes traditionnels.
Un journaliste de la revue britannique The Economist se demandait en 2004 au sujet de l’Irlande du Nord : « Un pays peut-il avoir trop d’histoire ? ». Trop d’histoire - ou trop de mémoire - le défilé orangiste dégénéra ce 12 août 1969 lorsqu’il passa à proximité d’un bastion nationaliste. Arrivé à Derry le 11 août 1969, quelques heures avant l’explosion des violences, Caron fut le témoin unique de la « Bataille du Bogside ». Cette semaine-là, jour et nuit, il photographia les gens de Derry, puis ceux de Belfast, où les émeutes se propagèrent comme une traînée de poudre. Les combats de rue opposant la population catholique aux forces de l’ordre firent plus de 1000 blessés. « C’est très simple - j’étais en Irlande avant tous les autres ». Caron fut de fait le premier à photographier les Troubles, le seul à constituer une imagerie couleur de leurs prémices. Il saisit, en 6 jours à peine, tous les enjeux d’un conflit ancestral, les passions de deux communautés condamnées à vivre ensemble. Il capta, avec une distance sensible et instinctive, d’une manière mémorable aujourd’hui révélée, le présent de leur lourd passé. Avant Don McCullin, avant Gilles Peress, avant tous ceux qui, comme lui, ont vu dans l’Irlande du Nord une scène universelle, Caron fut le premier à fabriquer la mémoire de cette période fondamentale de l’histoire nord-irlandaise.

Pauline Vermare